Vue de l'esprit
Il ouvrit la fenêtre. Cela faisait bien longtemps qu’on ne l’avait utilisée. Le bois craqua légèrement et aussitôt, un souffle venant de la mer s’engouffra dans la pièce et souleva les rideaux transparents. Des oiseaux aux ailes déployées étaient finement brodés sur chacun d’eux. Portés par le mouvement du tissu, ils semblèrent un instant virevolter sous ses yeux remplis d’étonnement. L’odeur du large déferla à l’intérieur, invisible vague accompagnée de senteurs de feuilles et d’écorce émanant de la forêt en face. Comme ramassée sur elle-même à l’exception de quelques cimes élancées, elle formait au-delà du grand pré nu une ligne d’horizon épaisse, obscure. Partout ailleurs, la clarté était à son comble. Mais alors que régnait, depuis déjà des semaines, un été étincelant, le ciel avait une implacable pâleur d’hiver.
Personne sur le chemin qui descendait vers la mer. Personne dans le grand pré, sur la plage. Aucune embarcation sur les eaux calmes et pas le moindre oiseau dans le ciel. Un clapotis discret, quelques stridulations perdues dans les herbes sèches venaient renforcer l’impression de dénuement et d’éternelle attente. Des âmes, pourtant, habitaient cette absence. Le mouvement des rideaux en attestait. Les petites craquelures au mur, la courbe du chemin qui allait se perdre dans l’immensité marine en attestaient. Le sable, les vagues… et l’encadrement de la fenêtre sur lequel subsistait, dans la poussière, quelques empreintes de doigts.
Yann Leblanc
Rédacteur, Écrivain,
Chroniqueur de musique expérimentale
Ceci n'est pas le Japon rêves et archives
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Tandis que son regard se perdait un peu plus encore dans la torpeur du jour, la vue cédait progressivement le pas aux visions. A maintes reprises il avait éprouvé, enfant, pareille solitude où vivants et morts se confondent dans une même absence. Une absence manifeste, presque palpable. En particulier à l’heure de la sieste où le silence s’installait, où de petits détails émergeaient, qui avaient pour étrange effet de capter son attention et de la diffracter aux quatre coins de la maison et du monde. Il devenait sensible à tout. L’embrasure des fenêtres traçait des corridors de lumière où se tenaient parfois des ombres muettes.
Il resta là un long moment. Il voyait des corps se mouvoir. Des pêcheurs remonter le chemin avec lenteur, des enfants courir dans le pré, un couple complice et radieux s’y étendre, dans un éclat de rire. A l’endroit même où il se trouvait, il vit une femme entre deux âges, guettant le retour de son jeune fils. Dès l’instant où la petite silhouette se détacha de l’ombre des arbres en lisière, elle remercia la forêt de lui avoir rendu son enfant, puis vaqua de nouveau à ses tâches quotidiennes. Il ferma brièvement les yeux, comme pour intérioriser ces présences. Soulever le vantail de la fenêtre avait éveillé la bâtisse toute entière. Elle respirait.
Soudain une porte s’ouvrit au bas des escaliers. Des pas se firent entendre. On montait les marches à présent. Qui ? Il se tourna vers l’entrée de la mansarde. Le bois craquait, les sons étaient de plus en plus distincts à mesure que la personne approchait. D’un instant à l’autre elle allait apparaître dans l’embrasure de la porte… Elle apparut, sourcils froncés, regard perplexe. Il sourit : « Sylvia. Ça va ? J’étais en train de rêvasser tu m’as fait peur ». Elle ne lui rendit pas son sourire, ne prononça pas un mot en réponse. Elle s’avança jusqu’à lui, arriva juste devant et ne s’arrêta pas.
Elle passa à travers lui. Elle passa à travers lui comme on traverse, sans en être conscient, les particules de poussière en suspension dans l’air. Elle leva la main vers la fenêtre mais retint son geste, jetant ça et là des coups d’œil inquiets dans la pièce. Puis elle regarda dehors. Elle se souvint de ce jour où il l’avait attirée à lui dans le pré, lui faisant perdre l’équilibre pour qu’elle s’allonge à ses côtés. Ils riaient aux éclats, s’étaient embrassés et avaient passé un long moment l’un contre l’autre à regarder le ciel. Être présents l’un à l’autre était alors la seule chose qui comptait. Elle referma la fenêtre d’un coup sec, les larmes aux yeux.
Il y eut un silence. A l’instant de quitter la pièce, elle se retourna une dernière fois. Le vent de la mer s’était tu, les oiseaux brodés ne voletaient plus.
Texte librement inspiré de la peinture d’Andrew Wyeth, « Wind from the sea » (1947)
