S'accroupir
En montagne, sous un immense ciel ouvert, sur des affleurements de roche, près des torrents… s’accroupir.
En forêt, parmi les mousses et les fougères, entre les troncs rugueux et sous la voûte fabuleuse des feuillages… s’accroupir.
Sur la plage, dans le sable vivant, s’accroupir.
Marquer une pause dans la trajectoire, se rapprocher du sol comme dans l’enfance. Un acte d’attention pour ce qui nous soutient : connivence avec ce sol infiniment divers, foisonnant de détails et sensations potentielles. Explorer le sol d’abord du regard, puis par le toucher.
Herbes, brindilles, terre, cailloux agencés de mille manières. Capacité de l’enfance à déceler les lointains dans la proximité immédiate des choses. Cela commence à quatre pattes, mains à plat sur le sol, pieds nus, genoux qui frottent maladroitement pour avancer : en prise directe avec la terre. Plus tard, il y a ce mouvement d’accroupissement. Le mot n’est pas beau. Il ne rend pas justice à la portée du geste. Se faire plus petit, plus humble donc. S’en remettre à la terre, de nouveau, consciemment. Entrer en relation.
Au début rien ne bouge, on ne voit qu’un ensemble de traces indistinctes, de contours entremêlés, zones d’ombres et de lumière, aspérités. Puis le regard s’habitue, navigue, discerne, repère les frémissements, les signes ténus de présences et de souffles. Quand un insecte passe, se frayant avec une agilité colossale un chemin sinueux sur la surface labyrinthique du monde, notre temporalité intérieure change. L’échelle des distances. Notre mesure. Alors il faudrait inventer une autre façon de nommer ce recueillement, dans et par le sol.
Yann Leblanc
Rédacteur, Écrivain,
Chroniqueur de musique expérimentale
Ceci n'est pas le Japon rêves et archives
Navigation
Ce n’est pas seulement se pencher vers les choses, mais se mettre à leur portée. Ne plus se tenir devant un paysage, ne plus être environné mais se fondre. Position perdue, langage et posture oubliés dans la texture vivante.
J’ai passé une bonne part de mon enfance accroupi. Au jardin, dans le parc, sur les épais tapis aux mystérieux ornements, les carrelages aux motifs répétés et pourtant toujours différents. Sur le vieux parquet de ma chambre aussi, constellé de légos, à scruter les nœuds et les veines du bois, les interstices entre les lames. Dans une concentration qui était aussi ouverture.
S’accroupir c’est se laisser absorber, avec douceur, par la tonalité du monde.
