Le monde est plein d’absence. La réalité poreuse, friable. Voilà ce que dit en substance Manazuru, le roman envoûtant de Kawakami Hiromi.
La trame de nos vies est trouée. Nous avons beau la recoudre sans cesse, des fils cassent toujours, il y a toujours un accroc quelque part. Une scène du roman décrit un trajet de train. À sa lecture, quiconque a déjà voyagé au Japon se souviendra : le flottement, la fatigue, le rythme… toutes ces images et pensées qui émergent un court instant pour aussitôt être englouties dans un flot indistinct. Visages inconnus, traits familiers de disparus, bribes de conversations qui résonnent parfois loin, et longtemps… comme le nom de certaines stations. Manazuru dans le roman… Pour moi Tsudanuma, Inage et beaucoup d’autres.
Paupières lourdes, tête qui penche en avant, regard qui s’abaisse vers les sacs sagement posés sur les cuisses, puis vers les jambes, les chaussures…
Extrait :
« Le train était bondé jusqu’à la gare de Tôkyô. Le corps en diagonale, impuissante à me redresser, j’étais transportée comme un paquet de gare en gare. J’ai jeté un œil autour de moi. Le wagon était comme un arbre mêlant ses branches, et tous les voyageurs penchaient de côté, amalgamés les uns aux autres comme du lierre ou du gui, dans un enchevêtrement parfait.
À chaque arrêt, les gens étaient rejetés comme l’haleine, remplacés par d’autres, qui étaient aspirés à leur tour. Moment pénible mais qui en même temps permet de rester hors de soi, de rêver comme dans un demi-sommeil. Sans doute parce que tout est sans substance, on peut s’abandonner. »
Kawakami Hiromi, Manazuru, Editions Philippe Picquier, 2012, Trad. Elisabeth Suetsugu
