À son chevet
Elle avait perdu toute consistance entre ses bras et il s’attendait à ce qu’elle tombe en poussière d’un instant à l’autre. La retenir… à tout prix la retenir mais comment ?
Il ouvrit brusquement les yeux, inspirant profondément par la bouche à la manière d’un corps tout juste ranimé, en sueur. L’atmosphère sordide du cauchemar imprégnait encore la pièce.
Il tourna la tête : elle était là, en train de dormir à poings fermés à ses côtés. Tout paraissait normal. Dans la pénombre il pouvait distinguer sa silhouette qui se soulevait et s’abaissait sereinement, au rythme régulier de la respiration. Juste un mauvais rêve, un simple rêve.
Il se leva, descendit les escaliers sur la pointe des pieds, alluma la petite lampe du salon et saisit son paquet de cigarettes sur la table avant de se laisser lourdement retomber dans le canapé.
Yann Leblanc
Rédacteur, Écrivain,
Chroniqueur de musique expérimentale
Ceci n'est pas le Japon rêves et archives
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Les images du cauchemar persistaient, insistaient : il la revoyait, couchée dans un lit de camp à la salle de bains, le regardant approcher avec des yeux vitreux. Visage émacié, cheveux en bataille et d’une blancheur aveuglante. Il l’entendait de nouveau, navrée, lui dire : « je vais mourir ». Elle avait presque chuchoté ces trois mots mais dans sa tête à lui, ils étaient assourdissants. « Mais non, ça va aller tu vas voir… » D’une voix résignée, elle avait répété : « je vais mourir, je t’assure. » Alors il l’avait prise dans ses bras et sous ses doigts, dans ses paumes, avait senti des os saillants : la chair tout autour s’était comme évaporée. C’est là qu’il s’était réveillé en sursaut.
En allumant une cigarette, lui revint en mémoire un détail saugrenu : un groupe de vieillards en redingotes jouant le plus sérieusement du monde à la pétanque dans le couloir de la cuisine. Les boules tombaient au sol et roulaient sans faire le moindre bruit. Ils mesuraient ensuite avec un soin méticuleux la distance séparant chacune d’elles du cochonnet. Au fond, il y avait aussi de quoi rire dans ce rêve. Et d’ailleurs, pourquoi étendue à la salle de bains ?
Il songea à faire quelques pas dehors, histoire de se changer un peu les idées. Pour éviter de retourner dans la chambre, il enfila des vêtements pris négligemment sur le tancarville. Certains n’étaient pas encore complètement secs mais peu lui importait, de toute façon il ne comptait pas aller bien loin.
Le réveil indiquait 3H34. Lorsqu’il ouvrit la porte d’entrée, un air un peu plus frais lui caressa le visage. Malgré cette invite il hésita à sortir, à la laisser. Et si elle se réveillait et s’inquiétait de son absence ? Et si elle se trouvait mal tout à coup ? Il secoua la tête comme pour chasser une nouvelle fois le rêve. Dehors, il emprunta tout de suite la ruelle à gauche et marcha vers la maison de retraite. A sa grande surprise, une fenêtre était éclairée au deuxième étage. Paisible lumière, comme la lueur bienveillante d’un fanal se détachant de la masse sombre d’un navire. Une vieille femme était assise là, immobile, tournée vers l’intérieur de la chambre de sorte qu’il ne pouvait pas distinguer son visage. Elle s’était sans doute endormie en lisant. Il fut saisi par cette vision. On aurait dit un de ces tableaux de Hopper.
Il se sentit rasséréné. Pendant un long moment, il ne put détacher les yeux du dos voûté. Il voyait ce corps âgé, si tranquille, comme un petit miracle en suspens, son cauchemar à des années-lumière.
Lorsqu’il fit enfin demi-tour pour rentrer chez lui, il s’imagina en train de remonter doucement la couverture sur les genoux de la vieille, puis sortir de sa chambre à reculons, sans faire de bruit, en éteignant la lumière.
