Seuils
Les arbres sont hauts, la forêt sombre. Je perçois partout des seuils. J’en franchis à chaque pas, j’en contourne d’autres, sans cesse. Ni entrée, ni sortie, le seuil est passage. Il ne sépare pas : il relie. Et en montagne, tout est relié. Enjamber une racine, franchir un gué, passer entre deux arbres ou sous une branche inclinée faisant voûte, avancer doucement sur un tapis d’aiguilles, de feuilles et de brindilles… Passer devant un rocher monumental, planté là, en plein milieu de la forêt, recouvert de mousse mais offrant aussi une face abrupte et lisse. En effleurer la surface grise. Peau à peau, pierre à pierre, ce toucher aussi est un seuil par où je passe.
Alors je deviens moi-même passage pour les aspérités bruissantes, pour les chants des oiseaux, le remous des écorces et le déferlement de l’air dans les feuillages. Mais un bruit soudain accélère les battements du cœur et interrompt les pas.
Yann Leblanc
Rédacteur, Écrivain,
Chroniqueur de musique expérimentale
Ceci n'est pas le Japon rêves et archives
Navigation
Des chamois. À moins de pouvoir les observer de loin, leur apparition est presque toujours précédée d’un craquement. Ils ont d’abord attendu, parfaitement immobiles. Mais la menace s’est rapprochée… jusqu’à franchir un autre seuil. Départ éclair. Fi de la discrétion. En tournant la tête je vois leurs formes élancées contourner les troncs, bondir, détaler. Déjà loin, ils se frayent encore un chemin dans mes pas.
Poussée, poussée des cuisses dans la montée. Le souffle, ritournelle de l’effort. Lui laisser prendre toute la place dans la tête. Grappiller ça et là quelques trouées pour le regard : fragments de ciel, morceaux de montagne, pans de falaise, puis revenir au sol devant soi, toujours. Évaluer où poser les pieds pour demander le moins d’énergie aux jambes. Apercevoir, enfin, une orée. La laisser grandir dans la poitrine jusqu’à l’éblouissement du col. Assister alors à la grande assemblée des sommets. Être d’abord ballotté de l’un à l’autre, ne sachant plus où donner du regard, puis devenir familier des lignes. Les contours, les failles, les à-pics et replats inscrivent en moi leurs cheminements et leurs silhouettes.
Un moutonnement de nuages émerge derrière une crête et entame une longue dérive. Blanc éclatant sur l’azur profond. Je ne suis qu’une particule minuscule mais ici tout entre en relation. Même les insectes, un petit orpin desséché projetant son ombre-dentelle sur la roche, ont en partage l’immensité.
En quelques minutes, un nuage prodigieux s’est formé. Il vient de très loin, est effilé comme une flèche. Il traverse le ciel, passe au-dessus des sommets, se divise à l’extrémité en étranges vertèbres blanches et filaments évanescents. Je n’ai jamais rien vu de pareil. C’est une apparition à chaque instant, dont je ne peux me détacher pendant au moins une éternité.
Je quitte toujours à regret ces hauteurs. Pour me consoler, je descends près de la rivière. Elle coule encore, mais le niveau de l’eau a considérablement baissé. Pour s’abreuver les bêtes doivent quitter l’herbe du rivage et marcher dans le limon. Elles y laissent alors quantité d’empreintes. Celles du renard sont des efflorescences, les tridents du héron impressionnent. D’autres sont beaucoup plus discrètes. Des lignes sinueuses, des frôlements.
Surimpressions de traces, linéaments.
